Communication longue de Pierre Catalo et Coralie Machabert, La redécouverte des toiles du Grand café Sion.
En mars dernier, trois grandes toiles signées Paul Gervais étaient sorties des réserves municipales pour être déroulées dans le réfectoire du couvent des Jacobins. L’opération, périlleuse, a été supervisée par l’équipe des Monuments et les restaurateurs du CRPA de Gaillac. Ces peintures, figurant des fêtes dionysiaques, avaient été marouflées sur les murs de la grande salle de restaurant du Café Sion en 1901. Depuis leur dépose en 1946 lors de la destruction du Café, leur existence n’était plus connue qu’à travers des cartes postales en noir et blanc.
Les toiles ont ainsi été stockées, superposées sur un rouleau durant huit décennies. Le dévoilement du triptyque était donc particulièrement attendu. Malgré l’état de dégradation, les opérations de dépoussiérage ont permis de révéler les couleurs de ces œuvres ainsi qu’une partie inédite de leur histoire.
La redécouverte de ce décor est l’occasion d’apporter un témoignage du goût d’une époque, mais aussi de la vie -culturelle, sociale et économique – de la ville à l’aube du XXe siècle.

Présents : Mme Czerniak, Présidente, MM. Cabau, Directeur, Ahlsell de Toulza, Trésorier, Mmes Napoléone, Secrétaire générale, Machabert, Secrétaire adjointe, Mmes Fournié, Ledru, Merlet-Bagnéris, Watin-Grandchamp, MM. Catalo, Cazes, Garrigou Grandchamp, Mange, Péligry, Penent, Peyrusse, Sournia, Surmonne, Testard, membres titulaires ; Mme Rolland Fabre, M. Kérambloch, membres correspondants.
Excusés : Mmes Balty, Cazes, MM. Balty, Bru, Macé.
Invité : M. Pierre Catalo (chargé de projets muséographiques, de conservation préventive et de documentation pour le pôle des monuments historiques de la Direction des Musées de la ville de Toulouse)
La Présidente ouvre la séance et accueille notre invité. Puis elle fait passer parmi les membres une invitation à la soutenance de thèse de notre confrère Nicolas Bru intitulée : Des Ateliers d’art sacré au concile Vatican II, Charles Plessard (1897-1972) et la commande d’Église : dessin d’illustration, peinture murale et vitrail. L’événement se déroulera à Paris, à l’INHA, le 17 décembre prochain. Elle rappelle que Nicolas Bru nous a livré une petite partie de sa thèse l’année dernière, à l’occasion d’une communication portant sur les vitraux de Notre-Dame de Mazamet (à paraître dans le volume 2024 de nos Mémoires).
Virginie Czerniak fait également circuler le catalogue de l’exposition Visages, l’art du portrait grec et romain dans les collections du Musée du Louvre, que nous avons pu visiter au Musée Fenaille le 25 octobre dernier. Elle regrette l’absence de notre confrère Jean-Charles Balty, qu’elle aurait aimé remercier encore pour la visite passionnante qu’il nous a permis de faire. Elle désirait par ailleurs qu’il dédicace l’ouvrage destiné à notre bibliothèque. La journée foraine à Rodez nous a également donné l’occasion de faire une visite particulièrement intéressante du Musée Soulages sous la direction de M. Hazemann (Directeur adjoint du Musée).
Notre Présidente présente encore le numéro 59 des Cahiers de Fanjeaux, « Élites laïques et religion urbaine (XII-XVe siècle) », qui vient de paraître et qui prendra également place dans notre bibliothèque.
Louis Peyrusse donne enfin à la Société un cahier provenant des Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France de Taylor et Nodier ; il s’agit du volume concernant Toulouse. Il offre également un classeur contenant des gravures, des lithographies et des dessins, ramassés ici et là, qui permettront de refaire un répertoire iconographique dans la perspective de 2031. Virginie Czerniak remercie chaleureusement notre confrère.
Suivant l’ordre du jour prévu pour cette séance, la Présidente donne la parole à Bernard Sournia pour la lecture d’un rapport en vue de l’élection de Béatrice Prieur qui a présenté sa candidature pour une place de membre correspondant.
On procède au vote : Béatrice Prieur est élue membre correspondant de la Société à l’unanimité des voix.
La Présidente donne enfin la parole à Coralie Machabert et Pierre Catalo pour leur communication longue : La redécouverte des toiles du Grand café Sion.
Virginie Czerniak remercie les deux communicants pour cet exposé passionnant et particulièrement instructif. Elle se dit sous le charme des talents de ce peintre et de ses qualités de coloriste. Elle demande si les parties restaurées des toiles révèlent bien les couleurs chatoyantes qui caractérisent son art. Pierre Catalo fait remarquer que la décoloration brunâtre met sans doute en valeur la palette des rouges mais qu’en réalité les couleurs devaient être un peu plus acidulées et plus douces. La Présidente trouve par ailleurs assez extraordinaire l’astuce de Paul Gervais de recycler d’anciennes toiles pour en faire de nouvelles et félicite Pierre Catalo d’avoir repéré les traces de ce remploi. Louis Peyrusse reconnaît en effet qu’il s’agit-là d’un « scoop » puisque l’on croyait jusque-là que cette scène centrale était la seconde version de la toile du Salon de 1901 (Les fêtes en l’honneur de Bacchus et Ariane). Il l’a cependant complétée, suivant la commande de triptyque qui lui avait été faite, par un paysage peuplé de nymphes et de satyres. Il note également sur la partie droite du Cortège de Silène que le Silène ivre sur son âne a été repris d’un dessin qu’il avait proposé en 1898 pour les fêtes des cadets de Gascogne, au moment où l’on inaugure le décor du Capitole. Louis Peyrusse n’est pas sûr cependant que l’on soit en présence d’un chef-d’œuvre de Paul Gervais, contrairement aux peintures qui ornent actuellement la Salle des Mariages où, prenant le contrepied de toutes les iconographies utilisées habituellement dans les salles de mariage, l’artiste a véritablement exprimé un hymne à l’amour, avec des personnages un peu plus habillés. Il faut dire, poursuit notre ancien Président, que le café Sion était le café des « femmes légères ». Il est intéressant de voir par ailleurs que l’on est ici au point de départ de la carrière de décorateur de Gervais. En effet, il devient décorateur d’espaces privés : au café Sion grâce à Paul Pujol, au château d’Aubiry pour Jules Pams et enfin et surtout sur la Côte d’Azur où il se fixe par la suite (à Monaco et surtout à Nice, au moment où il collabore avec Édouard Niermans). Le drame de l’artiste est que son art décline après la Première Guerre mondiale. Il meurt aveugle en 1944, peu de temps avant l’arrachage de ses toiles au café Sion. Il serait intéressant, selon Louis Peyrusse, de reprendre l’analyse, autant qu’on puisse le faire, du décor de staffs et de stucs de ce café ; les contemporains considéraient en effet que les chapiteaux étaient absolument inédits « un art nouveau de bon aloi », selon les textes de 1901. Or, nous sommes, selon notre ancien Président, dans les pires extravagances du modernisme catalan avec des inflexions néo-mauresques… Cet aspect serait pour lui intéressant à analyser de nouveau. Notre Présidente demande dans quel état est la seule figure de stuc qui subsiste dans les réserves du Musée des Augustins. Pierre Catalo reconnaît ne l’avoir vue qu’en photographie. Il ne sait pas s’il existe d’autres vestiges. Il rappelle que ce stuc avait été noté sur les fiches d’inventaire comme provenant du Café de la Paix, il y aura donc de longues vérifications à effectuer avant de savoir si le Musée ou d’autres institutions renferment actuellement d’autres vestiges.
Christian Mange note l’avalanche de nudités dans ce lieu public. Il se demande si des remarques acerbes ont été faites sur ce programme à Toulouse. Justement non, répond Pierre Catalo, car l’excuse était la représentation de scènes mythologiques : il ne s’agit donc pas de la réalité. Il rappelle toutefois que ce décor ne se trouvait pas dans le premier espace du café mais, dans le troisième, et il n’a pas trouvé trace d’esclandre dans la presse de l’époque. Louis Peyrusse rappelle que les décors du Capitole montrent de nombreux nus.
Notre Trésorier confirme que la nudité ne posait pas de problème en 1900. Il demande cependant à Pierre Catalo si les toiles étaient bien stockées dans la tribune qui se situe au-dessus des statues de Saint-Sernin. Pierre Catalo confirme. Quand on voit leur état, déclare Guy Ahlsell de Toulza,on peut penser qu’elles sont tout à fait restaurables. Il comprend qu’il n’est pas facile de restaurer ce type de toiles et peut-être que l’on peut hésiter aujourd’hui à mettre beaucoup d’argent dans ces œuvres. Cependant, ces toiles inédites auraient certainement une place importante dans une exposition « Toulouse 1900 » avec le beau patrimoine architectural et décoratif qui existe déjà dans la ville. Elles mériteraient d’être restaurées et présentées. Si on les laisse à nouveau roulées comme des tapis, il pense qu’elles seront à nouveau oubliées. L’assemblée espère que la publication de l’article permettra d’éviter cela. Notre Trésorier rappelle qu’il reste dans les lieux deux toiles, actuellement dans une propriété privée, qu’il faudrait récupérer pour reformer l’ensemble du décor. Pierre Catalo pense qu’il serait possible de les déposer malgré la verrière construite dans les années 1950, mais l’idéal serait de supprimer la galerie et de rebâtir la salle du café avec ses toiles. Il reste cependant très dubitatif quant à la possibilité de restaurer une toile en particulier, même si l’on dispose de photographies en noir et blanc de son état initial. Il ajoute que le problème qui se posait au début de l’entreprise était de savoir où mettre ces toiles si on les déroulait et qu’on les restaurait. Pierre Catalo pensait que le foyer du théâtre du Capitole pouvait convenir puisque Paul Gervais en avait réalisé le décor et que le sujet dionysiaque pouvait sembler cohérent avec la destination du lieu. La restauration serait donc possible en mettant les toiles sur châssis ; le travail porterait alors sur la couche picturale mais également sur le support en raison du fait que les toiles sont marouflées sur plâtre.
Olivier Testard se rappelle avoir visité, il y a 30 ans, l’étage se situant au-dessus de l’actuelle galerie du café Lafayette et il lui semble se souvenir qu’il y avait des décors Louis XV, des dessus de porte avec des décors à la Boucher et des glaces sans tain. Daniel Cazes se rappelle que les nymphes sculptées dont il a été question étaient au Musée des Augustins dans les caves dites « de la Chaufferie ». Il peut témoigner également de la présence des toiles, mais il lui semble qu’au moment où il travaillait au Musée, elles étaient au premier étage de l’aile de la rue des Arts, dans une salle devenue par la suite un lieu d’exposition temporaire. Il peut certifier que les conditions de conservation étaient alors déplorables puisque le toit fuyait de toutes parts et que l’eau coulait sur les rouleaux. Certaines toiles comme La Bataille des Roches rouges de Tournier ont été de ce fait gravement endommagées. L’une des toiles de la salle historique du Capitole a même été considérée comme perdue. Jean Penent se souvient en effet l’avoir sortie des réserves de Saint-Rémésy pour la mettre au sec. Daniel Cazes précise toutefois que les mùusées de Toulouse reviennent de loin, car pendant tout le XIXe siècle et jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale de nombreux rapports ont été faits sur l’état de conservation des collections du Musée des Augustins, notamment les peintures (cf. rapport de Georges de 1863). Mais ce musée n’a jamais eu les moyens de fonctionner et les choses n’ont changé qu’à partir des années 1970-1980. Il a fallu remettre les bâtiments en état, à commencer par les toitures.
Christian Mange demande encore s’il existe des œuvres préparatoires à ces toiles dans les musées de Toulouse ou ailleurs. Pierre Catalo répond qu’il n’a rien trouvé dans les musées toulousains. En revanche, dans le mémoire de maîtrise de Pierre-Yves Laborde, il est question de dessins préparatoires conservés dans les archives privées de la famille de l’artiste, mais il ne s’agit pas de ceux des toiles du café. Louis Peyrusse pense que ces dessins existent et qu’il faudrait peut-être fouiller dans l’ancienne collection de Montjoie.
Virginie Czerniak remercie les communicants du jour d’avoir réservé la primeur de cette découverte à la Société Archéologique et se réjouit d’avance du bel article à venir.
Michelle Fournié prend la parole au titre des questions diverses pour exposer un problème qu’elle a rencontré dans ses recherches sur les reliquaires du XIVe-XVe siècle. Il s’agit des grandes châsses confectionnées à cette époque qui se trouvaient à Saint-Sernin, notamment celle de Jacques Le Majeur qui l’intéresse tout particulièrement. Elles sont d’un poids considérable, selon Pascal Julien, qui précise que l’on préfère sortir les bustes pour les processions. Le problème rencontré est celui des dimensions de ces châsses. Sophie Brouquet avec qui elle avait écrit un article il y a quelques années dans les Cahiers de Fanjeaux, donne des équivalences en « palmes ». Ainsi pour la châsse de Jacques Le Majeur on arrive à 86,8 cm (7 palmes), la châsse de Saturnin est la plus grande avec 10 palmes (124 cm) ce qui donne 12,4 cm pour un palme. Or Douais donne une équivalence de 9 cm pour le « palme » (à propos de la châsse de saint Gilles) en précisant bien en note, comme l’a fait remarquer Patrice Cabau, qu’on n’est pas certain de la valeur exacte du palme. Elle s’est donc penchée sur les équivalences données au XVIIIe siècle, et notamment sur celles de « l’empan » réputé identique au « palme » qui fait 22,45 cm, ce qui donnerait des châsses d’une taille particulièrement importante. Elle demande donc les lumières de l’assemblée. Patrice Cabau, qui a fouillé la question, semble comprendre qu’il y a un « grand palme » et un « petit palme » mais précise qu’il faudrait compléter les recherches car il n’a trouvé aucune indication sur leurs dimensions respectives ; si l’on se fonde sur le tableau d’équivalence de l’An X – aulequel tout le monde se reporte – « l’empan » correspondrait au « grand palme ». Il faudrait donc, reprend Michelle Fournié, des correspondances pour le « petit palme » qui est plus probablement la mesure utilisée car entre 90 cm et 245 cm pour la longueur de la châsse de Saturnin (10 palmes), par exemple, la différence est importante. Daniel Cazes s’était également posé la question en regardant les petits livrets de visite de Saint-Sernin des XVIIe et XVIIIe siècles et pense que l’on pourrait mettre les choses en proportion avec les éléments d’architecture. Il demande par ailleurs si les dimensions qu’elle a relevées concernent la petite ou la grande châsse de saint Saturnin : la petite, rappelle-t-il, a été refaite au XIXe siècle et servait aux processions, quant à la grande, il s’agissait d’un très grand monument d’orfèvrerie puisqu’elle englobait le sarcophage antique ; on peut alors s’attendre à des dimensions supérieures à 2 m de long. Le cas est un peu particulier pour cette dernière châsse, répond Michelle Fournié, car il lui semble avoir compris qu’il était uniquement question dans le texte de la partie se situant à l’avant. Quant aux autres, elles sont décrites comme des châsses orfévrées qui sont censées contenir les « corps entiers ». Daniel Cazes pense, a priori, que ces châsses étaient plutôt grandes. Il ajoute que si les orfèvreries ont été pillées à la Révolution, les âmes de bois médiévales ont pu être conservées pour leur réfection au XIXe siècle. Il faudrait donc vérifier l’authenticité des âmes de bois pour avoir une idée des dimensions de ces châsses et revoir toutes les gravures de celles-ci qui, si on les remet en proportion avec l’architecture, apparaissent réellement de grandes dimensions.
Étant également responsable des collections de la basilique Saint-Sernin, Pierre Catalo encadre actuellement l’inventaire en cours de réalisation et il a eu à déplacer ces grandes châsses. Il confirme qu’elles sont très lourdes et très grandes. Mais il a pu noter que certaines faces ne sont pas recouvertes et le bois accessible peut être prélevé pour d’éventuelles analyses de dendrochronologie. Dans ce cas précis, déclare Jean Catalo, le mieux serait de faire des analyses de C14 qui permettront de déterminer si le bois est médiéval. Notre Trésorier demande si Robert Mesuret n’a pas publié une table dans le catalogue de l’exposition Poids et mesures du Languedoc et des provinces voisines (Musée Paul-Dupuy, 1953) ? Il propose également de prêter à notre consœur un petit volume datant des années 1792-1793 donnant toutes les équivalences des mesures, y compris les mesures locales. Il s’y est également reporté pour les mesures en « palmes » (qui correspond à une main) d’une châsse de l’église de Rabastens. Michelle Fournié remercie nos confrères pour toutes ces informations.
La parole est donnée à Louis Peyrusse pour une seconde question d’actualité concernant une récente acquisition de la Société. Grâce à notre confrère Jérôme Kérambloch, il a appris qu’une aquarelle de Dauzats, datée de 1834, était en vente à Paris. Celle-ci représente l’intérieur de la cathédrale Saint-Étienne de Toulouse et serait le pendant exact de la lithographie qui est éditée dans les Voyages pittoresques et romantiques de Taylor et Nodier, à savoir qui montre une vue depuis la nef de Bertrand de L’Isle vers la vieille nef. L’aquarelle figure le pilier d’Orléans occupé par une croix de Mission, le jubé du XVIIe siècle ainsi que le retable de Nicolas Bachelier, l’autel de paroisse, caché par un tableau qui serait apparemment du XVIIIe siècle. On y voit enfin le bas du buffet de l’orgue. On savait grâce à la lithographie que le clergé avait disposé de grands rideaux de théâtre entre les deux nefs. Cette jolie aquarelle, tout à fait dans le goût de Taylor et Nodier, a été très rapidement enlevée. Notre Trésorier avoue qu’il a fallu surenchérir pour acquérir cette œuvre, de la taille d’une carte postale, jusqu’à mille euros. Il pense cependant que cette aquarelle fait partie des documents importants qu’il nous faut avoir pour notre iconographie. Cette œuvre, conclut Louis Peyrusse, est très importante pour notre bicentenaire car elle permettra de rappeler que les membres de notre Société – Du Mège, le marquis de Castellane -, ont joué un rôle important pour aiguiller les dessinateurs du grand ouvrage des Voyages pittoresques.
La Présidente remercie nos confrères pour cet achat important.
