Séance du 5 mai 2026

Communication longue de Diane Joy avec la collaboration d’Anne-Laure Napoléone, Le château d’Estaing jusqu’au XVIe siècle

Le pittoresque du site, sa situation sur le chemin de Saint-Jacques venant du Puy et le musée consacré à l’ancien président de la République font la renommée du château d’Estaing. En 2024, une étude préalable d’ensemble a été réalisée pour définir les grandes lignes des travaux à venir et d’une muséographie renouvelée. A cette occasion, l’étude d’ensemble du bâti a précisé l’étendue des grandes campagnes de construction déjà connues et a proposé, pour certaines, des datations ou interprétations affinées.

Estaing Vue Genrale Des Fac Sud Et Sud Ouest 1 Copie B922a

SÉANCE DU 5 MAI 2026

Présents: MM. Cabau, Directeur, Ahlsell de Toulza, Trésorier, Mmes Napoléone, Secrétaire générale, Machabert, Secrétaire adjointe ; Mmes Fournié, Ledru, Pradalier-Schlumberger, Watin-Grandchamp, MM. Garland, Garrigou Grandchamp, Macé, Mange, Péligry, Penent, Peyrusse, Pradalier, Sournia, Surmonne, Testard, Tollon, membres titulaires ; Mmes Joy, Peoc’h, MM. Imbert, Terrasson, membres correspondants.

Excusés : Mme Czerniak, Présidente ; Mmes Balty, Cazes ; MM. Balty, Cazes.

Invités : Pierre-Jean Trabon (architecte en chef des Monuments Historiques), sa collaboratrice Dorothée Carpentier.

Le Directeur ouvre la séance et donne des nouvelles de la Présidente, excusée ce soir. Conformément à l’ordre du jour, il est procédé à l’examen de la candidature d’Anne-Laure Imbert au titre de membre correspondant. À l’issue du vote des membres titulaires présents, Anne-Laure Imbert est élue membre correspondant de la Société Archéologique du Midi de la France.

Il est ensuite rendu compte de la correspondance reçue : les propriétaires du château de Novital à Saint-Jory nous écrivent car ils sont à la recherche de références bibliographiques sur l’histoire de cet édifice. Le Directeur dit que des éléments leur seront transmis (le bâtiment a été victime d’incendies en septembre et octobre 2025).

Puis la communication longue du jour, intitulée Le château d’Estaing jusqu’au XVIe siècle,nous est présentée par Diane Joy avec la collaboration d’Anne-Laure Napoléone.

Le Directeur remercie nos consœurs pour leur présentation, qui par-delà l’aspect extérieur, connu, du château d’Estaing, dévoile des aspects passionnants sur son intérieur. Puis, notre Directeur s’intéresse au périmètre de l’édifice. Il rappelle que les vestiges les plus anciens de la localité ont été identifiés entre l’église du XVe siècle et le château – dont la première phase date du XIIe ou, plus probablement, du XIIIe siècle. Jean-Luc Boudartchouk et lui ont examiné dans cette zone, sur un mamelon très érodé, plusieurs cavités qui devaient être des tombes anthropomorphes creusées dans la roche. Ces traces remonteraient peut-être au XIe siècle.

Dominique Watin-Grandchamp demande des précisions sur l’organisation de la façade médiévale, dont la lecture est complexe, notamment avec la mise en œuvre de l’appareil en grès rose. Diane Joy résume les déductions tirées par l’équipe : à droite, la section en moellons de schiste correspond à la partie la plus ancienne, celle de la tour romane. Des vestiges de claveaux de l’arc d’une fenêtre amorçant un plein cintre attestent l’ancienneté de la tour jusqu’à ce niveau. De plus, la chaîne d’angle monte. Il est donc possible d’avancer l’hypothèse que subsiste un volume de tour de l’époque romane, dont le mur de limite est bien présent à l’intérieur sur les différents étages, ainsi qu’un volume bas, côté nord. À l’époque gothique, le niveau bas est surélevé de deux niveaux venant s’appuyer contre la tour romane. À l’extrémité, côté nord, le mur pignon du volume roman a pu être également identifié. Lors de la surélévation de l’époque gothique, un contrefort massif a été construit sur la façade ouest pour venir porter la tourelle sud-ouest et une deuxième tourelle est construite sur le pignon. Dominique Watin-Grandchamp s’interroge toutefois sur l’organisation de l’élévation. Elle s’intéresse particulièrement à la porte située en rez-de-chaussée sur la partie droite (sud), présentant des claveaux en grès rose. Notre consœur note qu’une reprise en sous-œuvre semble intervenir à ce niveau puisque, selon l’analyse proposée, ces claveaux sont contemporains de l’époque gothique. Diane Joy précise : l’arc évoqué n’appartient pas à la même campagne, il est daté du XVe siècle. Elle ajoute que d’autres éléments architectoniques secondaires et similaires (en grès rose) ont été identifiés ailleurs sur l’édifice, pour cette période. Ces interventions sont contemporaines de la mise en place du passage en chicane desservant la cour haute. Dominique Watin-Grandchamp continue de s’interroger concernant la plage de schiste qui s’insère entre les niveaux 2 et 3, qui sont eux en grès rose. Comment peut s’expliquer ce parti ? demande-t-elle. Diane Joy indique qu’il s’agit vraisemblablement d’un appareil destiné à être enduit ; seuls les encadrements étaient, peut-être, laissés apparents. Le schiste est encore employé comme un matériau de gros œuvre dans la campagne gothique, c’est d’ailleurs le matériau de construction des tourelles. L’observation de l’élévation du corps de logis du XVe siècle montre que le parti est identique pour cette campagne : l’essentiel du parement est en schiste, les plages qui encadrent les fenêtres et les éléments architectoniques sont en calcaire. Dominique Watin-Grandchamp exprime son étonnement quant à l’intention esthétique. Alors que les baies sont travaillées et réalisées en bel appareil, pourquoi laisser apparente une bande de schiste ? Diane Joy répond que cette bande était enduite, de même que les trumeaux. Une conclusion identique a été retenue pour l’aile du XVe siècle.

Henri Pradalier demande quels sont les éléments de la période gothique conservés derrière les trois fenêtres en grès rouge. L’arrière des embrasures couvertes en arcs segmentaires décrites par Anne-Laure Napoléone, répond Diane Joy. Il ne s’agit donc pas d’une simple réfection de l’encadrement des fenêtres, remarque Henri Pradalier. Les piédroits chanfreinés en place le confirment, complète Diane Joy. Elle suggère à l’assemblée d’organiser une visite sur les lieux car l’édifice est très intéressant à observer et les échanges pourraient faire naître de nouvelles hypothèses.  

Pierre Garrigou Grandchamp demande si une étude dendrochronologique est possible, afin d’affiner les datations. Diane Joy explique qu’il existe au moins un niveau de plancher en place dans le logis du XVe siècle, ainsi qu’une charpente ancienne sur la tour de la courtine ouest. Cette dernière peut dater du XVIe siècle, avec un traitement des arbalétriers et aisseliers courbes et des traces de clous pour un lambris. Notre confrère revient ensuite sur les structures internes et la colonne dont la fonction a été démontrée par Anne-Laure Napoléone. Comme ces colonnes portaient des poutres maîtresses sur lesquelles reposaient les solives, on attendrait une colonne au-dessus (selon un système de colonnes superposées) : de telles traces ont totalement disparu pour laisser place au mur du XVIe siècle, suggère Pierre Garrigou Grandchamp. Anne-Laure Napoléone confirme.

Pierre-Jean Trabon précise que le fait d’évider la colonne pour laisser passer une poutre a une double fonction. La première tient à la portée de la poutre. Ce système permet d’éviter d’avoir à faire un assemblage de poutres et diminue la portée de chaque poutre. La présence de consoles à un ou deux niveaux pour en supporter l’extrémité est, en outre, assez fréquent. Il ajoute que le travail d’expertise, tel que réalisé ici par Diane Joy, est très important pour un maître d’œuvre pour argumenter les propositions faites au maître d’ouvrage, ici la fondation Giscard d’Estaing. L’étude a été initialement motivée par l’aménagement d’un circuit de visite, ce qui peut provoquer des transformations violentes pour le bâtiment. L’étude d’archéologie du bâti est essentielle pour sensibiliser les interlocuteurs à la valeur d’un patrimoine dont l’ancienneté peut ne pas être signifiée par des éléments architecturaux remarquables.

Que savons-nous de la symbolique attachée aux superstructures du « donjon » élevé au XVIe siècle ? demande Louis Peyrusse. Aucune interprétation n’est avancée au-delà de l’image du donjon, répond Diane Joy. La surélévation de la tour, qui devient la plus haute du château, semble venir combler une lacune. Aucune tour noble ne marquait, jusque-là, la silhouette de l’édifice. L’intention ostentatoire est évidente. Diane Joy ajoute que cette campagne de construction, autour des années 1560, intervient dans un contexte historique important pour le Rouergue et le vicomte d’Estaing. En effet, elle coïncide avec un moment fort des guerres de religion dans le Rouergue. François d’Estaing prend part à des batailles en appui des troupes royales catholiques.

Henri Pradalier demande si les mâchicoulis sont purement décoratifs ou si des trous sont présents entre les consoles. La réponse n’est pas évidente, avoue Diane Joy. La question d’une datation tardive, au XVIe siècle, s’est d’ailleurs posée. Finalement, l’imbrication des consoles, notamment dans les arcs de décharge des fenêtres à croisée qui se trouvent immédiatement en dessous, atteste qu’ils remontent au XVe siècle. Toutefois, ce secteur a été largement transformé au siècle suivant, pourvu d’un sol et dallé, il devient alors véritablement un organe de distribution et de circulation. Sans pouvoir faire de réponse définitive, notre consœur suppose cependant que les machicoulis étaient ouverts.

            Laurent Macé revient sur la peinture visible sur un mur de la cage d’escalier. Il demande des détails sur sa localisation. Le décor se trouve sur la phase antérieure à la surélévation du XVIe siècle, précise Diane Joy. La scène est positionnée entre le premier et le deuxième étage du corps de logis. Ce niveau desservait-il des espaces publics, vastes et ostentatoires ? demande notre confrère. Diane Joy confirme que ces espaces pouvaient effectivement être des lieux de réception. Laurent Macé est très intéressé par cette peinture, dont il relève la qualité et la rareté. Ce type d’iconographie est surtout connu dans des manuscrits où les dessins sont réalisés à l’encre et à la plume. Notre confrère explique que la scène représentée renvoie généralement à un rituel de renouvellement de seigneur : pour l’occasion un étendard aux armes est hissé. Laurent Macé souligne la dimension de ce vexillum par rapport à l’individu et à l’architecture représentés. La symbolique de cette scène n’est pas anodine, elle représente une reconnaissance d’hommage et de propriété, sa localisation dans une cage d’escalier interpelle quelque peu car elle est normalement destinée à être vue. Laurent Macé demande ensuite si des publications existent sur cette peinture. Diane Joy répond par la négative. L’étude du château présentée à l’assemblée est inédite car les espaces résidentiels de la famille Giscard d’Estaing ne sont ouverts que depuis peu de temps. L’accès aux éléments figurant à l’intérieur du château était jusque-là restreint. Laurent Macé souligne la fraîcheur des couleurs et notamment la prééminence accordée à la couleur rouge. Les dimensions relatives des motifs font songer à un décor de manuscrit enluminé transposé en peinture murale, note Louis Peyrusse.

            Dominique Watin-Grandchamp demande si des archives peuvent aider à mettre en relation les séquences de construction avec des noms des seigneurs et ainsi affiner les datations. Diane Joy indique que des sondages ont été menés dans les fonds notariés. Les occurrences relatives à la famille y sont nombreuses, mais un grand silence demeure au sujet du château. Notre consœur explique que la famille d’Estaing, particulièrement aux XVe et XVIe siècles, occupe une place de premier rang dans le Rouergue. Les premiers de chaque lignée mènent des carrières militaires et les cadets ecclésiastiques. Le lustre de la famille ne décroît jamais jusqu’au XVIIe siècle, de sorte qu’il est risqué d’essayer d’attribuer une campagne de construction à un commanditaire en s’appuyant sur sa bonne fortune personnelle. Ainsi, tant financièrement qu’en termes de connaissance des tendances artistiques, la famille d’Estaing est en mesure de mener des chantiers d’envergure tout au long des XVe et XVIe siècles. Diane Joy poursuit : sur le plan de la diffusion des formes, la domerie d’Aubrac et la cathédrale de Rodez sont les deux foyers de la Renaissance pour le nord du Rouergue ; l’une et l’autre sont l’objet de campagnes importantes commanditées par des membres de la famille d’Estaing au début du XVIe siècle.

            Notre Directeur ajoute que l’étude de l’histoire de la famille est rendue complexe par des réécritures. Il est notamment rappelé qu’au XVIIe siècle, un des membres, Joachim d’Estaing, a fabriqué un faux trésor d’archives du XIIIe siècle afin de construire un récit glorieux autour de la lignée.

            Au titre des questions diverses, Guy Ahlsell de Toulza souhaite apporter des compléments aux échanges qui ont animé la dernière séance (7 avril 2026). À l’issue de la présentation de Patrice Cabau consacrée à deux monuments funéraires insérés dans le mur bahut de la colonnade du grand cloître des Augustins de Toulouse, la discussion s’était ouverte au sujet de l’appellation « cuir découpé » employée pour définir la forme d’un écu. Notre Trésorier, qui défend cette appellation, considère que ces formes renvoient à des marques de marchands. Afin d’appuyer cette hypothèse, il montre une série de marques de marchands et tisserands posées sur des cuirs. Des exemples sont identifiés, entre autres, à Vitré en Bretagne (exemple : dessus de cheminée rue de la Porterie, XVIe siècle).

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